La Bolivie tourne à l'envers

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A l'aube de l'an andin 5522, début de la nouvelle ère Pachacuti, les autorités boliviennes ont décidé de changer symboliquement le sens dans lequel tournent les aiguilles de l'horloge la plus emblématique du pays, celle du Palais Législatif. Une façon sans doute de remettre les pendules à l'heure de l'Etat Plurinational de Bolivie.

Palais législatif, photo Marc Davis, CC by 2.0La nouvelle année andine a commencé au solstice d'été, qui tombait un samedi; c'est pourquoi, dès le 23, premier jour ouvrable suivant, l'horloge du Palais Législatif a été modifiée. Si le 6 et le 12 n'ont pas bougé, le 3 et le 9 sont inversés et les aiguilles tournent dans l'autre sens.

Ce qui veut dire que lors de mes prochains jeux de rôles impliquant des déplacements, il me faudra préciser à mes étudiants - qui n'utilisent plus de montre et encore moins à aiguilles - "dans le sens des aiguilles d'une montre sauf en Bolivie". (La variante consistant à faire des moulinets avec les bras en disant "comme ça".)

Quelle mouche a donc piqué les autorités boliviennes? Apparemment, il y a pléthore de raisons, en tout cas a posteriori.

- C'est le symbole du changement politique: sous vos yeux ébahis cher public, "l'horloge du sud". Au sud, l'ombre portée par le soleil sur un cadran est inversée par rapport à celle du nord, donc les aiguilles doivent tourner dans l'autre sens. Hugo Chávez avait déjà envisagé la remise en perspective Nord-Sud, et plus brillamment à mon sens. La référence à la carte de Joaquín Torres García (connue comme exprimant "notre Nord est le Sud") me semble plus explicite. D'autant que dans l'histoire, les chiffres marquant les points cardinaux nord et sud, le 6 et le 12, n'ont pas été inversés. Vous me direz qu'en 2007 Chávez avait aussi décidé de s'affranchir des fuseaux horaires entier pour avancer de 30 minutes l'heure officielle. Ca avait donné lieu à des explications tellement claires du ministre de l'Education, Adán Chávez, au président, son frère Chávez Hugo, que j'en ris encore.

- C'est une façon pour la Bolivie, dixit David Choquehuanca, de "reprendre notre chemin", de "retrouver notre identité". A ce moment-là, ce n'était pas par des chiffres arabes qu'il fallait remplacer les chiffres romains (en les barbouillant mal, de l'avis des témoins), mais par un système de comptage andin.

- Il est important de montrer aux Boliviens qu'ils peuvent penser différemment. L'heure est au thinking outside the box, certes. Mais les Boliviens ne seront pas tenus d'acheter une montre inversée ("on ne peut pas l'imposer", a expliqué Choquehuanca. Ca tombe bien, parce que si tout le monde pense de la même façon différente, en fait tout le monde pense pareil. C'est fou, non?)

- "Pourquoi devons-nous toujours obéir, pourquoi ne pouvons-nous pas être créatifs?", a plaidé le ministre des Affaires Etrangères (c'est toujours le même: Choquehuanca). Sur la première partie de la phrase, j'attends la réaction des autorités quand les Boliviens manifesteront collectivement l'envie de ne plus se conformer aux décisions officielles. Et puis, à tout le moins chez les Incas, je n'avais pas cru comprendre qu'on avait la liberté de remettre quoi que ce soit en cause. Des connaissances insuffisantes sur la question, certainement. Quant à la créativité, ça fait des années qu'on trouve sur le marché des montres inversées. Mais réinventer la roue, c'est bien aussi. Oh, j'oubliais. Les peuples précolombiens ne la connaissaient pas.

Donc le Bolivien du nouveau Pachacuti pense différemment, mais pas forcément à autre chose pour autant. Lors du G77 qui s'est tenu en Bolivie à la mi-juin, les délégations ont reçu en cadeau (avec l'autobiographie du président Morales et des bijoux d'or ou d'argent) des horloges de bureau avec les chiffres inversés et les aiguilles "différentes", et dont le fond est une carte de la Bolivie incluant les territoires côtiers perdus au XIXè siècle