Affrontements pour la terre au Paraguay

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Une intervention policière destinée à expulser des paysans sans terres de la propriété qu'ils occupaient à entraîné ce vendredi 15 juin un bain de sang: 16 morts - dont sept parmi les forces de l'ordre - et plusieurs dizaines de blessés. Au cours du week-end, cet événement tragique s'est hissé au rang d'affaire d'Etat. Il circule plusieurs versions plus ou moins contradictoires sur les faits; mais surtout, il faut remettre cet affrontement dans son contexte - ce que fait 20 minutes, bravo à lui! 

Le lieu: est du Paraguay. Le pays d'Amérique Latine où la propriété de la terre est la plus inégale: 2% de la population détient 80% des terres. C'est plus qu'au Brésil, dont on connaît pourtant davantage la lutte des paysans sans terre. Cette accumulation courante dans les pays du continent a été particulièrement amplifiée lors de la longue dictature d'Alfredo Stroessner, au pouvoir de 1954 à 1989. BBC Mundo cite un rapport de la Commission Vérité et Justice, selon lequel le dictateur a distribué illégalement - mais qui allait porter plainte? - plus de sept millions d'hectares à ses affidés. La superficie (terrestre) du Paraguay est de 397.300 km2, soit un peu moins de 40 millions d'hectares. Autrement dit, le dirigeant a attribué à sa guise plus de 17% du pays (BBC Mundo arrive à 19%). Après la mort de Stroessner, c'est encore un million d'hectares supplémentaires qui ont été offerts illégalement.

Parmi les principaux bénéficiaires de la générosité du dictateur, un certain Riquelme, Blas; nous y reviendrons.

Venons-en maintenant aux événements de vendredi. Les versions divergent mais toutes les sources sont d'accord sur une chose: il y a eu une tentative de délogement de paysans sans terre par des policiers, ça a dégénéré en fusillade, et il y a eu des morts - 15, 16 ou 17, on serait maintenant à 18 - et des blessés - de 40 à 80.

Qui a ouvert le feu? D'après les policiers, des paysans. D'après les paysans, pas eux. D'après l'opposition, des guérilleros de l'EPP, l'Armée du Peuple Paraguayen - d'apparition récente, qui compterait moins de cent membres d'après mes lectures antérieures, et que l'opposition relie depuis des années au président Fernando Lugo. D'après le gouvernement, des infiltrés. C'est pratique comme terme, ça peut être n'importe qui. J'ai vu passer aussi dans le week-end des affirmations à se taper le cul par terre sur le thème: 30 paysans ont tendu une embuscade à 300 policiers. Respect les gars.

Quel type de terres a été envahi? Ça aussi c'est intéressant. Pour Jorge Riquelme, fils de Blas Riquelme, propriétaire des terrains en cause (je vous avais dit qu'on y reviendrait...) et cité par l'AFP repris par Le Monde, il s'agit d'une "réserve naturelle". La propriété concernée s'étend sur 27.000 hectares - excusez du peu, d'autant qu'il s'agit de la zone proche de la frontière brésilienne, où l'on trouve les meilleures terres cultivables du pays - , et les squatteurs auraient occupé 2.000 hectares que son propriétaire a déclarés réserve naturelle il y a vingt ans, et qui abritent une station de recherche scientifique. Pour Riquelme junior, les occupants ne sont d'ailleurs pas tant des paysans que des individus qui coupent les arbres qu'eux s'efforcent de préserver.

Je n'en sais rien, je ne suis pas sur place (je n'ai d'ailleurs pas l'impression qu'il y ait beaucoup de journalistes sur place non plus, soit dit en passant. Le journaliste de El País écrit son article depuis... Buenos Aires.); je constate juste qu'il est plus facile de se gagner l'opinion publique en demandant le délogement de populations prédatrices d'une réserve naturelle qu'en souhaitant virer des familles sans terre qui cherchent à récupérer des terres indûment arrachées à leurs ancêtres.

Comme il s'agit là de la manifestation la plus sanglante de la lutte pour la terre au Paraguay depuis des années, cet affrontement a donné lieu à toutes sortes de convulsions politiques. Le président Fernando Lugo a immédiatement destitué le Ministre de l'Intérieur et le commandant de la police et nommé leurs successeurs dans la foulée. L'affaire n'en restera sûrement pas là, mais il est peu probable qu'elle permette de traiter les racines du problème: la réforme agraire, promise par le candidat Lugo, est au point mort.